Carnet d'un voyage

  Ayant marché pendant plusieurs jours avec son guide dans la forêt tropicale, Jeanne était arrivée enfin dans ce village qui était le but de son long périple.

  Elle ne parlait pas la langue guarani mais au bout de quelques jours, elle avait mémorisé quelques mots nécessaires au quotidien:

- viens manger :neike karu

- merci : aguyre

- je vais bien : iporante


Elle apprit très vite, partageait toutes leurs activités. Le regard bienveillant du chaman était souvent posé sur elle.

Un soir, alors qu'elle s'apprêtait à se coucher , elle dit à sa nouvelle amie :

- Anahi ! torokuakena ipy'a  (Anahi ! je vais attacher mon hamac)

Anahi, qui, depuis son arrivée dormait près d'elle, s'approcha et lui fit comprendre que le chaman souhaitait la voir. Elles se rendirent ensemble près de lui. Après de longues explications, Jeanne comprit que le lendemain serait organisée une cérémonie pour fêter son arrivée dans le village.

Très enthousiaste, Jeanne dormit peu cette nuit là.

A son réveil, les trois femmes les plus âgées du village ainsi qu'Anahi étaient assises près du hamac.

Du manioc avait été préparé à son intention ainsi qu'un bol de chicha (boisson à base de maïs fermenté).

Après ce petit déjeuner inattendu, Jeanne fut conduite près du temazcal qui est une hutte/hammam dans laquelle on ne peut que s'asseoir . Les quatre femmes installèrent une large tenture en guise de paravent et lui firent comprendre qu'à partir de maintenant elle devait juste les laisser faire…

Consciente qu'elle allait vivre une journée exceptionnelle, Jeanne prit soin de mettre tous ses sens en éveil.

De l'autre côté du paravent, un groupe de personnes s'installaient, de l'intérieur du temazcal s'échappait un mélange parfumé composé de sauge, de romarin, de feuilles d'avocat…

Les quatre femmes ôtèrent les vêtements de Jeanne un à un puis l'invitèrent à les suivre à l'intérieur de cette hutte où un feu avait été allumé. On ne percevait que le rougeoiement des pierres incandescentes déposées au milieu des braises.

Jeanne pouvait entendre le son des percussions ainsi que les chants du groupe installé à l'extérieur.

D'un geste sûr, Anahi, versa sur les pierres, une petite quantité de la décoction de plantes et une vapeur chaude et parfumée envahit l'espace. Jeanne et ses compagnes transpiraient abondamment. Les yeux fermées, elle laissait son esprit s'envoler, portée par le rythme de la musique…

Anahi posa la main sur son bras et lui dit : « neike » (on y va). Sortant d'une douce torpeur, son corps ruisselant, Jeanne dut sortir du temazcal. Les musiciens étaient toujours là, masqués par la tenture. Deux des femmes prirent les mains de Jeanne dans les leurs et toutes les cinq descendirent vers la rivière, dix mètres plus bas. Là, elles pénétrèrent dans l'eau, ce bain rafraîchissant et purifiant régénéra Jeanne qui se sentit soudain, pleine d'énergie. Elle fit quelques brasses sous l'eau et ressortit bondissante qui eut pour effet un éclat de rire général…

Anahi couvrit Jeanne d'une étoffe légère et lui offrit un graviola, fruit juteux et savoureux à la chair blanche. Au son des percussions, elles remontèrent vers le temazcal, où, entre-temps, un épais tapis tressé avait été installé. On fit asseoir Jeanne, toujours invisible derrière la tenture et le silence se fit.

C'est la voix du chaman qui entonna une longue mélopée, chant envoûtant qui la troubla au point que des larmes se dessinèrent au coin de ses yeux. Puis, il fut suivi par un grand nombre de personnes auxquelles se rajoutèrent les percussions et les guitares.

Les voix cessèrent, Jeanne comprit qu'on allait passer à une autre étape de la cérémonie. Des peintures colorées étaient disposées à ses côtés, la plus âgée des femmes présentes lui fit comprendre qu'on allait enduire son corps de ces onguents aux couleurs ravissantes qui lui rappelaient celles des oiseaux de la forêt toute proche.

Anahi posa sur ses yeux un bandeau puis les quatre femmes, du bout des doigts couvrirent une son visage, une autre ses épaules, une troisième ses pieds puis ses jambes… comme des caresses, tout son corps ressentait le plaisir d'être choyé, devenant l'unique attention de ces quatre femmes.

Une nouvelle fois, la musique cessa et le chant du chaman reprit. Anahi enleva le bandeau et Jeanne découvrit face à elle le chaman et tous les habitants du village regroupés derrière lui. Elle put voir son reflet et se vit habillée de couleurs magnifiques aux graphismes linéaires qui suivaient les courbes de son corps.

Le chaman prit ses mains dans les siennes, lui demanda de fermer les yeux. Au contact de sa peau et bercée par son chant, elle revit, comme dans un film en accéléré, tout le chemin parcouru pour venir jusqu'ici, le voyage en pirogue, la traversée de la forêt, tous ces jours partagés avec eux… Et, soudain, elle eut l'étrange et prodigieuse sensation que son corps, son esprit faisait partie intégrante de ce nouvel espace : elle était l'eau de la rivière, elle était les arbres de la forêt, elle était les oiseaux volant dans le ciel, elle comprenait ce que chantait le chaman qui lui disait :

Tu es une fille de l'Amazone et de la Terre, tu partiras un jour rejoindre les tiens mais tu n'oublieras jamais ce que tu as partagé, ici. Ton esprit est désormais relié par une liane invisible à nous tous et tu pourras nous rejoindre aussi souvent que tu le souhaites dans tes songes .

A ces mots, Jeanne ressentit une profonde fatigue et s'endormit …

Une musique qui semble se rapprocher finit par la sortir de son sommeil, elle étire ses jambes, ouvre un œil puis deux, éteint machinalement son réveil qui se remet à sonner… Mais tout lui semble irréel...elle est dans son lit… ! dans son appartement à Paris… ! Comment est ce possible ?

Jeanne est perdue, elle ne comprend pas : Anahi.. ? le chaman.. ? la cérémonie.. ?

Ce n'était qu'un rêve ? Un rêve fabuleux ?

Le téléphone sonne…

- Allo ?

- Jeanne ! Ça va ?

- Oui !

- Dis moi, j'ai un truc à te proposer Dame Bougeotte : Patrick devait partir avec toute son équipe pour un reportage en Amazonie chez le peuple guarani… il ne peut plus y aller, le problème c'est que toute l'équipe est prête, le voyage organisé… ça te tente de le remplacer ?



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