Briac

2ème partie de : Le collier de Jade

Une semaine après notre escapade en forêt, Briac me fit parvenir un petit mot dans ma chambre du collège. Il y avait écrit seulement une date et une heure. C’était un peu formel, mais je savais que cette mesure nous éviterait bien des tracas à tous les deux, dans le cas où notre échange de procédé serait découvert. En effet, en tant qu’étudiant du collège, il m’était formellement interdit d’avoir des contacts avec les autres enfants non-inscrits, en-dehors des périodes de vacances et quelques exceptions dans la semaine. Je respectais cela, et cela pouvait expliquer facilement le fait que je n’avais que peu d’amis. Briac avait été le seul à braver cet interdit et à parvenir, malgré toute la surveillance qui entourait le collège, à me parler et à me voir pendant l’année scolaire. Briac n’était pas étudiant. Ses parents n’avaient pas les moyens d’y mettre un deuxième enfant. Son père était soldat et sa mère restait à la maison pour s’occuper des plus jeunes frères de Candice et Briac. D’ailleurs, Candice avait bénéficié d’une motion spéciale pour ses facultés exceptionnelles, sinon, jamais elle n’aurait eu la chance d’apprendre à lire et à écrire. Le roi avait accordé l’inscription gratuite de Candice en échange de quelques services postaux de Briac lorsqu’il serait plus grand. N’ayant pas trop le choix, les parents acceptèrent et c’est pourquoi aujourd’hui âgé de quinze ans, Briac est facteur. Candice lui avait apprit à lire et à écrire, et moi je lui apprenais l’histoire et la géographie de notre pays. Briac se révélait être un bon élève. Il aurait dû rentrer au collège, il aurait pu aller loin. Du moins, s’il l’avait voulu car désormais, il tient trop à sa chère liberté, comme il le dit si bien lui-même.

En arrivant dans ma chambre ce soir-là, je vis donc une enveloppe posée sur mon bureau. Je m’empressai de refermer la porte derrière moi puis j’allai ouvrir l’enveloppe. Je sorti le petit bout de papier griffonné par mon ami et le lu, le cœur battant. Briac avait une écriture peu soignée et ses lettres étaient assez grandes. Les majuscules n’étaient pas parfaites, mais je trouvais cela merveilleux qu’il sache lire et écrire alors qu’il n’avait pas été au collège. J’appréciais tous les efforts qu’il faisait pour s’améliorer. Il avait compris que sans cette faculté, sa vie n’en serait que plus difficile.

Sur le bout de papier n’étaient indiqués qu’une date et une heure. Je savais à quoi cela correspondait et un sourire vint illuminer mon visage trop souvent fermé par la concentration. Mon cœur eut soudain un dératé lorsque je pris conscience que le rendez-vous qu’il m’avait fixé était pour le soir même. Il me fallait maintenant convaincre mon père de me laisser y aller seul. Ce ne serait pas chose aisée. Je déchirai le mot et l’enveloppe et les jetai dans ma corbeille pour effacer toute trace, sachant que cette mesure était bien inutile désormais. En regardant ma montre, je vis qu’il ne me restait que peu de temps pour convaincre le paternel et me préparer pour me rendre dans le quartier sud. Il ne fallait pas trainer. Je sorti de ma chambre rapidement et me dirigeai presque en courant vers la tour d’astronomie, là où mon père était en train de se reposer avant notre prochain cours. Je grimpai les nombreuses marches quatre à quatre et m’arrêtai, essoufflé devant la porte du bureau de mon père. Je cherchai ma respiration pendant de longues minutes, soufflant tel un bœuf après l’effort. Quand je retrouvai enfin mon calme, je toquai à la porte et attendis que mon père vienne ouvrir. Je n’attendis pas longtemps avant d’entendre les pas feutrés du professeur, et de voir la porte s’ouvrir à la volée. Mon père fut surpris de me trouver là à cette heure, alors que j’aurai dû me trouver à la bibliothèque.

-Qu’est-ce que tu fais là ?

-Bonsoir père, j’ai une requête à formuler pour ce soir. J’ai besoin de votre autorisation pour…

-Tu as du travail.

-C’est Briac, il m’a…

-Cet enfant a une mauvaise influence sur tes études. Tes statistiques ont baissé ce dernier mois. Je ne veux plus que tu le vois.

-Quoi ??? Atterré par cette nouvelle, je ne su que répondre. Il m’avait toujours été difficile de tenir tête à cet homme. Il n’avait jamais montré la moindre compassion ni eut le moindre geste tendre envers moi, son propre fils. Je savais qu’il ne faisait pas un meilleur parti aux autres. Et en règle générale, je me montrai patient et obéissais à tout ce qu’il m’ordonnait de faire. Mais ce soir, c’était différent. Père, je vous en prie, écoutez-moi. C’est Candice, elle est revenue, et Briac m’a invité à venir diner chez eux pour la revoir. Vous savez bien qu’elle était ma seule amie quand nous étions en cours tous les deux. S’il vous plait, laissez-moi y aller.

Pour toute réponse, mon père me ferma la porte au nez et je l’entendis fouiller dans ses parchemins un peu trop bruyamment, signe qu’il était énervé. Il était inutile de discuter dans ces cas-là. Je repris donc le chemin de ma chambre, penaud, la tête basse, le regard posé sur mes chaussures. J’étais en colère, cela ne m’arrivait pas souvent, étant de nature plutôt calme et posée. Dans le couloir menant aux chambres, je relevai la tête car j’avais cru entendre un bruit, mais il n’y avait personne. Il y avait encore quelques cours à cette heure. Cependant, la nuit était déjà tombée sur Roveira et la lune pleine ce soir-là, illuminait les couloirs d’une pâle lueur. Je m’arrêtai près d’une fenêtre, étrangement attiré par l’astre nocturne. Je me pris à contempler ses rondeurs parfaites et sa gracieuse blancheur quand je me souvins tout à coup qu’adorer la lune était une hérésie dans notre société. Les Roveiriens vénéraient le soleil pour toutes les bonnes choses qu’il apportait à la terre, la vie, la joie, la lumière. La lune incarnait la face cachée des choses, notre nature profonde la plus ignoble. Il nous été interdit de la contempler plus que nécessaire et surtout de la trouver belle. Pris de panique, je me mis à courir jusqu’à ma chambre et m’y enfermai à double tour. Et si quelqu’un m’avait surpris ? On me renverrait du collège. Pire, on me jugerait et on me châtierait en conséquence. La colère s’empara de moi comme jamais. Je sentis mon cœur battre dans ma poitrine, d’un rythme soutenu et appuyé, la sueur perla à mon front. Je me tordis de douleur, pris de convulsions incontrôlables. Je restai allongé pendant un long moment sur le tapis de ma chambre, dans la pénombre de la pièce. Le visage d’une femme s’imposa alors à moi. Alix D’Arnhor, mon arrière-arrière-grand-mère. Je la vis me regarder dans les yeux, compatissante, le sourire apaisant. La vision s’estompa. La douleur cessa. Je retrouvai un semblant de calme. Lentement, je me relevai et allai m’asseoir sur mon lit. Ces crises arrivaient de plus en plus fréquemment depuis un mois environ. On nous répétait que le jour de notre dix-huitième anniversaire, le passage à l’âge adulte, était un moment important dans une vie. Ce jour était prévu pour dans deux semaines environ. Que m’arriverait-il alors exactement ?

Sentant mon rythme cardiaque ralentir peu à peu, je me levai pour aller prendre un drap de bain et des vêtements propres dans mon armoire puis me dirigeai vers les bains. Ce soir, contre l’avis de mon père, je sortirai et me rendrai à ce diner que j’attendais depuis une semaine. Peu importe la punition qu’on m’infligerait.

Meryma

"Ecrivaillonne" depuis plusieurs années, je laisse mon esprit vagabonder dans de multiples univers, entre fantasy, fantastiques et science-fiction. Sont postés ici des extraits, des nouvelles ou des premiers jets. Bon voyage :)

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