Bons baisers d'Ibiza

Mardi. 120 minutes. Bâle > Ibiza. 
Escale au duty-free, ce mini monde où tout ce qui est interdit, ou déconseillé à grand renfort de messages sanglants, est moins cher que chez toi. Comme une sorte d'antichambre de l'enfer, pied de nez détaxé aux recommandations du Ministère de la Santé et du sacro-saint UFSBD que l'on nous plaque à la fin de chaque spot pour des brosses à dents. Là, dans ce capharnaüm de néons et de labels criards, tu sais que tu es sur le départ. Mode avion ON. Déconnexion immédiate et plus ou moins encouragée par une bouteille de premium London Gin magnumisée…

120 minutes plus tard, sortant des entrailles d'un bus volant où le duty-free-isme est toujours de mise, Aeropuerto d'Eibissa. Oubliée la pluie, le froid, le vent, oublié le Printemps qui joue à cache-cache avec les habitants de la Capitale de Noël, les yeux encore illuminés par les nuits de l'Ososphère. 
Là, au sommet d'un escalier motorisé, l'été t'embrasse sur la bouche à t'en faire péter les papilles. Un baiser qui a le goût de monoï, des relents de flower power, des volutes de kérosène et un soupçon de cette insouciance propre aux îles où l'on se sent chez soi et un peu perdu. Au milieu d'une formidable étendue bleue.

Eï-bee-ssssa… C'est fou comme un nom projeté entre des lèvres pulpeuses rime avec exotisme, dépaysement, aventure, douceur de vivre, amandiers en fleurs, citronniers débordant de vigueur…

Douceur de vivre que l'on ressent sensiblement moins lorsqu'une tribu de naïades von Schweiz en plein EVJF vous sabrent les tympans à coups "I-BI-ZA, fuck me irrrr bén Schatzi foum Schweitzi". Douche froide. Vite l'été, un otro beso, por Dio.

Dans toutes les brochures touristiques du monde, il est écrit quelque part "[DESTINATION AU CHOIX], véritable terre de contrastes, saura vous envoûter par sa diversité…" Dans 9 cas sur 10, c'est un joyeux bullshit qui permet d'aller d'une vraie info à une autre, en saupoudrant de phrases pseudo rassurantes. 
Ici, la phrase trouve enfin une certaine légitimité. L'Eibissa tatoué au héné, indolent, cuivré, sablé, celui où le temps s'écoule quand on lui en donne l'occasion, cohabite effectivement avec Ibiza et sa myriade de panneaux gigantesques vantant les mérites d'une opening party Carl Coxisée, des Wonder Wednesdays Fluotés, des Hyte nights et autres mix Sven Vathiens. 
Ces promesses en 2D sont autant d'appâts pour Suissesses libérées et Anglais Grey Gooïsés.

Bus. Ligne 10. L'aéroport est à un jet de pierre de Playa d'en Bossa, promenade des Anglais sus-mentionnés avec Hard Rock Hôtel et autres Stairway To Heaven Beach Clubs. La ligne 10 est une ligne régulière, dans laquelle on croise des kids qui reviennent de l'école, des Chinois emballés dans des combinaisons dignes de Fukushima pour éviter les rayons mortels de l'astre solaire, des Françouzes dragouillant les Suissesses à grands coups de mentons, de clins d'œil et de "Vamos a la playa ?" (on n'est jamais trop prudent, des fois qu'elles préfèrent la spéléo, autant les brancher cash avec les voyageurs de l'Empire du Milieu).



Avenue d'España. Artère principale. Vide.

Celle qui ne sera qu'un flot discontinu de vrombissantes voitures et de pétaradantes pétrolettes d'ici quelques semaines, respire encore. Les boutiques se repeignent. Les commerces s'organisent. 
Eibissa est en plein make-up. La peinture blanche coule par litres pour redonner son éclat virginal à l'Isla Blanca. Dans les contre-allées de cette soon-to-be bruyante artère, Urban Space Hôtel. 
Le principe ? Une chambre, un artiste, une déco-street plus ou moins propice à faire de beaux rêves. Mobilier spartiate mais fonctionnel, localisation nickel pour partir à la découverte de Dalt Villa, vieille ville qui surplombe la cité et offre un point de vue à tomber sur deux baies bleutées et un ciel multi-étoilé.

Jour 2. Ayant échappé aux sirènes du duty-free et aux dancefloors embrumés, place aux bonnes résolutions matinales des vacances hippie-hipsterisées. 
Açaï bowl glacé, banane, graines, myrtilles, baie de goji, j'ai tellement d'énergie que je pourrais nager jusqu'à Formentera. Là-bas, les eaux sont si limpides et le sable si fin que j'aurais l'impression d'avoir atteint les Caraïbes. Je me dirigerais vers un groupe de filles en mode cuisson express. Quel hasard ! Des Suissesses blafardes et huilées qui ne pourront bientôt plus être approchées que par un tube de Biafine. 
De l'envie de passer à la casserole à celle de s'allonger sous le gril céleste, il y a une certaine constance. Pauvres épidermes…

Cela dit, hormis le banc de Langoustines helvètes, Formentera est un havre de paix. Les criques sont simples d'accès, les phares surplombent la Méditerranée, servant de points de repère aux navires et aux milliers de mouettes dont le jeu favori semble être "À celle qui plane le plus loin".

Retour. Direction le port de La Savina. Là, surprise, les Chinois en manches courtes ! Fumant 3 cigarettes par main, ils ont tombé la combi et se pavanent, hilares, mimant le capitaine de notre frêle esquif.

Basse saison. Pré-saison… Appelons-ça comme vous voulez, mais en gros, on dirait un dimanche à Strasbourg. Les restaurants sont dans les starting-blocks et vous pouvez tortiller ou paëller à volonté, mais à part ça, nada.


Il est temps de décoller vers le Nord. Aux dires des guides, amis, blogs, sites, légendes (oui, la préparation des voyages devient un labyrinthe où se mêlent les sources de façon vertigineuse), le Nord serait un paradis vert et sauvage. Retrouverai-je là-bas Eï-bee-sssssa ?

En chemin vers ce Nord si prometteur, pause hippie à la Galeria Elefante. 
Eden de la déco tressée, antre de la tendance "adlib", caverne d'Ali Babos où le cours de yoga tutoie les hamacs chamarrés et où la céramique côtoie le macramé. Pas de Suissesses à l'horizon. Ici règnent les UK-milf à la recherche du "Sooooo charming leather panty" ou du « A-mazing-on-you-darling-bikini’". 
Lovely chics chicks en uggs et lèvres caout-shootées, au volant de Defender pimpés.

À quelques kilomètres de là, le Nord. Le silence. La forêt. La terre rouge comme si elle prenait feu. Les arbres verts comme s'ils ne devaient jamais devenir vieux.

Les roues du van soulèvent une poussière très Mad Maxienne dans le rétroviseur et j'attends de voir surgir des géants en patt' d'éph à chaque virage, mais au bout de la route, il y a Dolores qui tient un gîte niché derrière une petite église. 
Là, tout n'est qu'ordre et beauté, douceur, calme et volupté… 
À l'horizontal, à l'ombre d'un citronnier…

Jour suivant. Hippie market session. 
2 adresses, 2 ambiances. À l'Est, Es Canar et le Hippie market institutionnalisé, organisé, touristé où les Suissesses choisissent leur tunique en crochet "So unglaublichy bitchy". À ce stade, elles sont si rouges que les voitures s'arrêtent quand elles arrivent à un carrefour et qu'il me vient des envies de les crémer au Super Soaker. Au Hippie Market, le groupe "Azibi" fait couler des notes de guitares sirupeuses et chaloupées dans les allées. 
Et soudain, Théo Panzer, vendeur de bottes alliant cuir et tapis marocain entre en scène. Oubliant son nom guerrier et focalisant sur son sourire, je me concentre sur son histoire. Une naissance en pleine deuxième Guerre Mondiale, un départ pour la Lorraine, un retour en Allemagne après le débarquement, un amour apparemment inconditionnel pour la tolérance, la paix et l'harmonie… 
20 minutes hors du temps, loin des stands "hippies cheap" dégueulant de breloques plastiques et de maroquinerie contrefaite.

À l'Ouest, autre ambiance sur l'ancien hippodrome de San Jordi. Vaste étendue de terre battue, où les véhicules se garent en rond, avant de se vider de milles objets plus ou moins inspirants et inspirés. Sorte de marché aux puces aux faux airs de Burning Man, on y flâne entre rangers, vieilles vestes militaires, décorations surannées, ustensiles de cuisine, fourrures de léopard…

Est ou Ouest… Le cadre du premier et Théo valent le déplacement. 
L’organisation floue et si douce du second m’ont enchanté…

Après les tourbillons de poussière de l’hippodrome, place au shoot de sel du parc naturel des Salines… Au bout de la route, le grand bleu. Un chemin de planches préserve la dune, des pins plongent dans le sable et s’agitent mollement, des mouettes planent toujours. Eï-bee-sssa state of mind. 
Xa trincha est un bar de plage qui allie poulpe et summer beats avec une savoureuse maîtrise. L’eau est à 18 degrés. Elle mord les orteils, enserre les mollets, claque les cuisses… et puis nous enveloppe, nous berce et nous cajole avant de nous reposer délicatement sur la plage. 
Touriste en croûte de sel et sourire aux lèvres… Le temps s’est arrêté. 
Une notification indique que 297 personnes ont été happées par la Méditerranée en essayant de rejoindre la berge sur laquelle je suis allongé. Le temps est reparti. Emportant l’insouciance pour l’après-midi et faisant resurgir comme le Kraken, le fait que je sois infiniment chanceux.

Tout ce bleu, ce blanc, ce sel, ce soleil, tout me brûle la peau, les os, les yeux, le cerveau. Nuit. Noire. Sans rêve.

Réveil acide. Citron pressé. Cerveau roulé en boule au fond du crâne. 
Élection présidentielle à venir. Allons-nous nous rouler en boule dans l’Hexagone ?

Échappatoire. Vite. Danser. Danser devant le soleil qui se noie à l’Ouest. 
Bouger sa tête sur des rythmes insensés. Nettoyer sa tête avec ses pieds. 
Bousculer ses hémisphères avec des sons si forts qu’ils font trembler les murs. BOOM. BOOM. BOOM. Laisser les BPM fissurer la carapace, laisser l’eau salée déborder des paupières et inonder le Pacha. 
Court circuiter son cerveau à l’électro. Reset. 
Nuit. Blanche. Sans rêve.

Peace & love ON.

Parce que comme l’a écrit si joliment Sophie Fontanel « On peut se tromper en espérant, mais on se trompe toujours en désespérant ».

Back to hope. Promenade enchantée dans la forêt, rencontre insolite autour d’escargots à la catalane… Des Américains qui s’étaient réfugiés à Ibiza pour éviter de faire la guerre du Vietnam, et y ont passé 15 ans avant de regagner les États-Unis, viennent de revenir sur l’île. 
Ils sont devenus de vieux Californiens, avec une étincelle dans le regard. 
Une lueur qui dit « Je n’ai pas oublié l’insouciance et la violence… je me souviens de ma chance, de la folie, de l’intensité de cette amitié avec des locaux qui tiennent aujourd’hui ce restaurant de Santa Agnès de Corona… ». 
De l’amitié. De l’amour. Des larmes. 
Pas de mots. 

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