Belle demeure

Elle souriait de son sourire émail diamant avec une allure de top modèle élancée, chevelure se balançant avec légèreté et impeccable en tout temps. Le vent, la neige, le soleil n’y faisait rien. Ses cheveux restaient brillants, d’une teinte noir ébène très prononcée et ondulés telle une cascade. Elle était magnifique et bien évidemment le savait et en jouait. Les hommes la couvaient de leur regard désirant et admirateur. Et, elle, elle cherchait leur regard comme une actrice devant l’objectif de la caméra. On aurait dit d’ailleurs qu’elle jouait sans cesse un rôle dans un film où elle en était la vedette principale. Une sirène silencieuse et envoûtante. Sourire. Pleurer. Cligner des cils. Elle le faisait à la perfection.

Mais le temps passa. Son sourire se ternit car elle avait une affreuse addiction à la clope et ses dents perdirent leur éclat. Sa peau claire se flétrit, peu à peu terne et sèche. La belle fleur se fanait à une vitesse grand V. Malgré tout, elle continuait à se déhancher dans des robes moulantes et sexy, se croyant éternelle. Mais l’éternité, même pour la beauté, n’existait pas. Et elle fut bien obligée de se rendre à cette évidence. Elle continua à sourire un temps, masquant la couleur de ses dents jaunies par la nicotine par un rouge à lèvres à la couleur vive. Elle dissimula son teint terne par des cosmétiques chics et chers. Mais l’artifice ne dura qu’un temps aussi et l’illusion fut de courte durée.

Un matin, elle se regarda dans le miroir au-dessus du lavabo de sa salle de bain et faillit hurler. Elle vit une vieille femme nue devant elle. Pas encore tout à fait réveillée, elle crut rêver. Mais le rêve s’éternisa, moqueur. La vieille restait devant elle, le regard affolé, surpris, la peau terne, fripée, un sourire de sorcière sur les lèvres, des ridules menaçantes autour de la bouche comme une attaque de minuscules serpents. Vision affreuse et cauchemardesque !

Elle se frotta les yeux énergiquement. À coup sûr, la vision d’horreur disparaîtrait comme par magie et elle reprendrait le cours normal de sa vie… Mais… lorsqu’elle ouvrit de nouveau les yeux et après un temps à voir légèrement flou, elle vit encore… la vieille ! Elle allait s’énerver, sortir de ses gonds comme une furie et se jeter sur cette vieille sans gêne pour qu’elle débarrasse le plancher quand soudain, elle réalisa que finalement elle était bien seule dans sa salle de bain, à poil, rouge comme une pivoine, le regard noir et que la fameuse vieille n’était autre qu’ellemême. Ce constat la scotcha sur place, elle ne sortit jamais son cri de guerre, elle resta plantée là comme enracinée sur son tapis velouté à la couleur bleu turquoise et elle regarda toute hébétée dans le miroir.

Elle grimaça…

La vieille aussi.

Ce fut le dernier jour de sa belle vie. Dès lors, elle voulut se dissimuler au monde. Elle commença à se vêtir de manière plus stricte pour que personne ne vît ne serait-ce qu’un microscopique bout de sa peau. Elle s’afficha avec des lunettes noires et des chapeaux tout de même dignes de Madame de Fontenay. Elle pensait encore, pure utopie, qu’une solution miracle arriverait et qu’elle retrouverait ses charmes, sa jeunesse et…son allure d’éternelle et belle poupée.

Les regards se firent plus rares sur elle, à l’exception de curieux qui se demandaient qui pouvait bien se cacher derrière tout cet attirail. Cela ne l’empêcha pas de continuer de fumer. D’ailleurs sa consommation prit de l’ampleur. Elle avait les doigts qui tremblaient quand elle ne fumait pas, le manque évident du toxico.


Elle vivait seule, avec son chat roux. Elle pleurait au-dessus de lui parfois, lui mouillant les poils et ce dernier surpris déguerpissait dans un miaulement plaintif et stupide. - Même lui… dit-elle, un jour.

Sa solitude prit le dessus. Son appartement du troisième devint son sanctuaire. Elle n’en sortait que pour aller bosser. Ses collègues commencèrent à la trouver bizarre. Pour eux, de toute façon, elle avait toujours été à part mais, ces derniers temps, son attitude était devenue carrément mystérieuse et inexplicable. Un vrai coup de vent quand elle débarquait dans les locaux de l’agence. Une vraie tombe lorsqu’elle se posait à son poste.

Une vraie tombe… ou du moins les prémices…

Cercle vicieux et infernal. La belle se tut pour laisser place à une silhouette renfermée, presque fantomatique. Ses collègues, peu à peu, la laissèrent à son mutisme et à sa bizarrerie, ne tentant que le mot lorsque l’obligation ne leur donnait plus d’autre choix.

Puis un beau jour, elle ne vint plus.

Et personne ne s’en rendit compte. Au départ on pensa tout simplement qu’elle était malade. Personne ne s’en inquiéta. Personne ne prit de ses nouvelles. Son téléphone resta muet comme elle et son chat, seul, continua son miaulement de bête en peine.

Elle n’eut plus envie de sortir. Elle se fit livrer. Elle téléphonait c’était déjà beau. Sa boîte à lettres se gorgea. Elle sortait furtivement pour la vider de temps en temps, le cœur battant et la peur jusqu’à l’estomac qu’elle avait noué en permanence. Miss courant d’air…


Un jour, la boîte à lettres ne se vida plus. Le distributeur de prospectus posa la paperasse à côté, machinalement. Le facteur sonna à la porte du 666 et personne ne lui ouvrit. Il entendit le miaulement malheureux d’un chat derrière la porte. Un point c’est tout. Il repasserait…

Et il repassa… en vain. Le chat miaulait toujours et grattait à la porte, toujours collé derrière. Le facteur ouvrit sa sacoche, prit un calepin et nota l’absence du destinataire.

Une semaine passa.

Puis quelques jours…

Le téléphone du 666 retentit. Personne ne répondit.

La concierge sonna à la porte. Insistante. Glissa sous la porte un avis de passage, important. Dessus un mot en lettres rouges : URGENT !

Silence de tombe…

Le chat miaula comme un perdu. Rameuta un ou deux voisins mécontents qui sonnèrent, tambourinèrent à la porte du 666.

Silence de tombe.

Le chat miaula toujours et des voisins se plaignirent à la concierge.

La concierge débarqua de pied ferme devant la porte du 666, refit le même manège mais n’eut aucune réponse.

Elle appela alors la gendarmerie.

Silence de tombe…

Le quartier de l’immeuble s’anima. Gendarmes en uniformes oblige, cela rend curieux et bavard.

Ces messieurs montèrent au troisième, sonnèrent au 666. Le silence répondit encore. 6

Silence de tombe. Silence douteux. On appela les pompiers. Un serrurier. Un vrai champ de foire !

La porte du 666 fut ouverte. En grand. On vit un chat famélique au coin du mur de l’entrée. Il se mit à miauler faiblement. Il était presque sec le chat. Quelqu’un cria au scandale. Il fallait appeler la SPA. Une odeur cependant stoppa l’élan des protecteurs de la race animale.

- Vous êtes là Madame May ? - …

Silence de tombe toujours. Gendarmes, pompiers, la concierge, pénétrèrent dans l’appartement du 666, regards circulaires, l’œil aux aguets. Pendant ce temps, quelqu’un s’occupa du chat. Caresses. Miaulements. La gamelle remplie d’eau. Le chat retrouva un miaulement moins pathétique. Il lapa l’eau jusqu’à la dernière goutte tel un animal découvrant enfin une oasis en plein désert.

L’appartement fut passé au peigne fin. On découvrit des pièces désordonnées, souillées de poussière et de déchets divers. Des emballages de nourriture toute préparée, des restes de pizzas… La vaisselle s’était accumulée dans l’évier de la petite cuisine moderne au point de déborder. Des plats avaient investi le plan de travail et la table Ikea blanche. Désormais on aurait cru à l’exposition de l’œuvre d’un artiste abstrait sur une toile apprêtée à cet effet.

Le chat avait également participé à l’œuvre du maître en semant un peu partout ses déjections nauséabondes et son urine comme pour marquer son territoire et jouant à l’ours des forêts sur les murs à l’origine impeccables et refaits à neuf par le propriétaire. La concierge poussa un cri, se boucha le nez, rouspéta en jurant que Madame May entendrait parler bien vite de son propriétaire Monsieur Horiot, vu les dégâts.


Un gendarme ouvrit finalement la porte de la salle de bain et s’arrêta net, un haut le cœur en prime.

- Madame May ?! - …

Silence de tombe. Dans la salle de bain. À peine troublé par le goutte à goutte du robinet du lavabo qui sembla alors vraiment bruyant aux oreilles du gendarme. Il s’approcha de Madame May assez rapidement. Suivi d’un de ses collègues puis d’un pompier. Madame May avait un teint cireux, vêtue d’un simple peignoir bleu nuit. Elle avait dû pleurer, son rimmel avait tracé des sillons sur ses joues. Son rouge à lèvres avait séché sur ses lèvres. Sa chevelure malgré tout était encore impeccable.

Le gendarme lui prit son pouls qu’il constata bien… silencieux. Il ne sentit aucun souffle provenant de sa bouche entrouverte ni même de ses narines. Il la trouva même un peu raide. Il regarda derrière lui le pompier également présent, lui fit signe d’approcher. Ensemble ils tentèrent, malgré les premiers constats visibles et un peu par habitude et souci du travail bien fait, une réanimation en allongeant la jeune femme sur le sol carrelé blanc mais leurs gestes furent inutiles. Madame May n’eut aucune réaction. On nota l’heure. 18H30. Il faudrait sans doute une autopsie pour avoir plus de détails mais elle devait être morte depuis déjà un bon bout de temps.

On évacua le chat.

La concierge fut priée d’appeler le propriétaire et congédiée dans les règles de l’art. La curieuse souffla, grogna légèrement, déçue d’être mise ainsi à l’écart. Le gendarme posa des scellés. Deux pompiers emportèrent le corps de Madame May après une analyse policière des lieux. Deux, trois voisins jetèrent un regard devant la porte du 666 grande ouverte. S’écartèrent horrifiés à la sortie des pompiers.


Le gendarme nota quelques informations sur un calepin et soupira. - Elle s’est laissé mourir…

- T’en es sûr ? - Oui, certain.

- Mais pourquoi elle a fait ça ? - Ah ça ! Je ne sais pas. On va faire une petite enquête. Tu peux me prendre encore quelques clichés pour le dossier ? - Ok.

- Quel gâchis ! - Ouais.

Puis le silence retomba dans l’appartement du 666. Chacun fit son affaire et vida peu à peu les lieux.

L’enquête confirma les dires du gendarme. Katie May était morte, seule, dans son appartement. Elle s’était laissé aller tout doucement à un état semble-t-il de déprime au point de ne plus sortir, de se priver progressivement de nourriture puis d’eau. Son chat avait raclé sa gamelle puis avait réclamé un autre repas. Voyant qu’elle ne lui répondait pas, il s’était mit à fouiller les détritus jonchés un peu partout, grignotant au passage tout ce qui était à sa portée. Il avait joué son rôle de chat à la perfection. Dormir. Miauler. Manger… Puis… se soulager. Et par la suite, miauler plus fort en constatant sa gamelle d’eau vide comme celle de nourriture. Il n’aurait pas été présent, personne n’aurait su si vite pour Madame Katie May.

Elle n’avait plus de famille. Pas d’enfant. Pas même un petit ami.

Ses collègues apprirent la nouvelle. Pour eux ça devait arriver. Mais ils firent semblant de s’apitoyer et d’être tristes.


Katie finit son existence ainsi.

Les fonds de son épargne servirent pour l’enterrement. Un enterrement à première vue banal, où ses collègues pleurèrent à chaudes larmes puis compensèrent la perte de Katie May au pot de l’amitié offert par le patron en se goinfrant, en buvant et en parlant fort et riant même. Le patron devait sans doute avoir des remords de n’avoir vu que le physique de son employée et de n’avoir pas compris son mal être et sa descente aux enfers. Elle l’avait intéressé un temps avec son physique à la plastique de rêve, puis elle s’était défraîchie et il avait jeté son dévolu sur la petite nouvelle, mignonne aussi. Pas le même genre mais disons très disponible et ouverte. En voyant Katie May de moins en moins réceptive, d’ailleurs, il avait fini par l’oublier puis à ne même pas remarquer son absence.

Belle demeure. Il fait beau ce jour-là. Le soleil illumine les tombes. Celle de Katie est en marbre blanc, ornée de belles lettres d’or pour son nom et les dates de sa vie. Une gerbe de fleurs de l’agence, pompeuse pour conserver son image respectable. Un tout petit bouquet de fleurs bleu pâle déposé par un homme que personne ne connaissait. Une touche de tendresse sans doute inavouée, discrète et idéale en ce moment.

Silence de tombe. Une brise douce.

***

L’appartement du 666 fut nettoyé de fond en comble. Personne ne vint réclamer quoi que ce fût. Les affaires de Katie May partirent aux encombrants, certaines à des bonnes œuvres mais des voisins virent un homme, avec un grand manteau sombre, très élégant, fouiller discrètement les restes de la vie de Katie. Il ne prit qu’un album de photos et une petite bouteille de parfum, les serra contre sa poitrine et partit comme il était venu.


Un jeune homme emménagea peu de temps après au 666.

Ce fut le moment que le chat choisit pour revenir miauler à la porte.

Il ne miaula pas longtemps… La porte s’ouvrit, en grand.

Le jeune homme s’étonna un bref instant :

- ben qu’est-ce que tu fais là, toi ? Il le caressa vigoureusement. Oui, t’es un bon gros pépère toi, hein.

Le chat miaula pour toute réponse et, comme si de rien n’était, entra au 666 alors qu’un courant d’air soudain fit claquer la porte, faisant sursauter le jeune homme. Sur le seuil de la porte, des pétales de fleurs bleues se posèrent sur le paillasson et couvrirent un instant les lettres de l’inscription de Bienvenue. Puis le courant d’air les emporta dans le couloir…


L.G.

Laetitia Gand

écrivain, chroniqueuse littéraire, rédactrice freelance laetitia.gand422@orange.fr http://le.comptoir.des.mots.over-blog.com/ http://laetitiagand.simplesite.com/434673763 http://leslecturesdelaeti.eklablog.com/

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