Amsterdamn!

Ça part mal.

Quand tu décides de partir en dernière minute, il y a parfois cette conjonction de facteurs qui fait que tout se déroule à merveille, comme si le trip était écrit et attendait simplement que tu lui tombes dessus.

Et parfois, tu choisis une destination, et le pays que tu dois traverser est frappé par la mort.

Une bombe, puis deux, puis trois, comme autant d’atroces coups de théâtre, qui annoncent l’ouverture d’un rideau sanglant sur un remake de Paris, Boston, Grand Bassam, Liège, Istanbul, Ankara, Charm El Cheik, Islamabad, Sydney, Madrid…

Là, c’est Bruxelles qui se dresse, terrorisée, entre nous et Amsterdam.

Amsterdam…

Sur le papier, ça part bien. Déjà parce qu’a priori la ville ne se résume pas à vélo, canaux, bédo, mais qu’elle évoque aussi tulipes, moulins, Van Gogh, Gouda, tram, Rembrandt, Cruyff, le Jordaan, les diamantaires, le hareng à la Dutch, les géants blonds, les géantes blondes, la mer… et le tristement célèbre Red Light District.

Quand tu arrives à Amsterdam en voiture, tu cherches, comme une oasis, un panneau P+R, pour troquer ton moyen de locomotion contre un bon vieux cheval de fer à pédales. Là, encouragé par des amis ayant déjà eu l’occasion de filer vers la capitale batave, tu files vers l’Arena Stadium. Ce lieu de fou et de foot, où le Grand et Regretté n°14 fit tourner la tête de ses adversaires et briller les yeux de ses supporters. Le parking est immense, le gardien souriant. Ça part bien.

Oui, mais il nous annonce que lors des grands événements, l’oasis est inaccessible. Eh oui, parce qu’en matière de grand événement, ce soir, à Dam, les Bleus viennent disputer un match amical contre les « Oranje ». Damned. Nous voilà repartis à la conquête d’un nouvel havre pour déposer notre Flash McQueen à losange.

Sur les bons conseils du gardien (qui aurait peut-être dû également en donner quelques-uns au portier hollandais pour la rencontre), nous sommes sauvés par le Park’n’Ride Zeeburg.

C’est parti.

Un coup de tram plus tard, je prends la gare dans la gueule.

Des cadrans, des aiguilles, des gens pressés, des amoureux enlacés, des ados enbrumés, des élégantes gantés, des Japonais selfie stickés, des visiteurs, des voyageurs, des pickpockets, des grands, des petits, des barbus, des chauves, des perruqués, des rasés… et des sourires par milliers, sur ce qui ressemble à un tremplin géant, pour les dizaines de trams parés à plonger dans les rues…

La ville défile sous nos yeux, la grand’place du Dam, les abords du quartier chaud, les premiers coffee shops et des cyclistes, encore plus nombreux qu’à Strasbourg un jour de grève de la CTS.

Premières heures. Vélo and GO. Nulle part et partout.

Parc. Mini Hyde Park. Des résidences aux fenêtres immenses, comme de grands yeux doux et curieux qui laissent entrevoir des vies comme dans des cases de BD. Des héros qui miment leurs vies, sans bruit, auréolés de lumière naturelle à mesure que le soleil plonge dans le lac.

10 ponts plus tard, nous entrons dans le Lion Noir. Un feu de bois, une mixture millimétrée où le gin valse avec le concombre, une ambiance feutrée, joyeuse, luxuriante et puis, après ce cocktail détonnant, direction le Stout! pour un tour complet du menu en 10 petits plats. 10 bouchées pour croquer la ville à pleines dents. 10 bouchées. 5 bouchées doubles pour ressentir, avaler, dévorer sans limites, sans retenue, parce que tu viens de lire qu’Amsterdam venait d’être placée sur la liste des cibles potentielles des amateurs de sales coups de théâtre. Alors tu regardes autour de toi et tu te dis que la famille d’à côté a l’air de bien se marrer. Que les 4 anglaises en goguette qui ont manifestement prévu d’écluser toutes les bouteilles de vins blancs de la cave doivent être de joyeuses party animals. Et tu reprends une bouchée de vin et une gorgée de viande en te disant que si c’était maintenant… et puis non.

Samedi. Direction les 9 Straatjes. Shopping frenzy et déjeuner canon chez Ivy and Bros en plein Red light. Devant moi, 3 femmes nues et ma salade. Le rire comme un bouclier. Le sourire comme une demande de pardon.

Et puis, on s’éclipse vers un shop dédié à la techno sauce hollandaise. Des fous, des fans absolus, créatifs, auteurs, musiciens, spéléologues de la scène locale, qui ont retrouvé les fossiles du son, les dinosaures de la basse et ont compilé le tout dans un monument livresque d’une épaisseur à faire pâlir le bottin. Déjà réédité à 10 reprises. Ça aussi, ça part bien.

De la musique plein les yeux et des envies d’ailleurs plein les pattes, il est temps de mettre les bouts pour le Joordan aka Bobowonderland, le quartier qui allie douceurs italiennes, tentations brooklyniennes, effluves caribéennes et volutes jamaïcaines.

Paradox Coffe Shop. 3 euros la décollage en version bio, dans une sorte de PMU où tout le monde devient flou.

Nous quittons la ville, battons la mort au sprint sur les pistes cyclables infinies qui s’offrent à nous. Au bout du chemin, la silhouette immense et silencieuse du Café Amsterdam.

Pourtant, une fois la porte poussée, c’est une véritable fourmilière, ou plutôt un morceau de récif animé par mille plateaux de fruits de mer et le ballet incessant des jeunes serveurs souriants, virevoltants entre les tables, armés de bières ou de harengs frais.

Le parfait préambule gourmand et généreux avant de s’engouffrer dans une église transformée en salle de spectable… Le Paradiso !

En lieu et place de l’autel, deux DJ multiplient les samples pour la plus grande et vibrante joie des fidèles électronautes. Au milieu du dancefloor, une estrade accueille un salon de coiffure éphémère où un drag queen perché sur des talons de 65 mètres redouble d’efforts pour crêper, natter, bomber, colorer et perruquer toutes les têtes qui passent à proximité de ses ongles manucurés.

Dimanche. Smooth Museum trip. Voyage dans la vie de Van Gogh. Et puis, indiscrétions au pays des femmes de petite vertu via une expo temporaire gentiment borderline où l’on découvre les pierreuses, les courtisanes, les ingénues, les professionnelles, les fleurs de bitumes et autres muses, qui ont envoûté des princes et des manants, ruiné des industriels et des réputations. Rencontres avec le docteur Gachet, face-à-face avec la petite maison jaune d’Arles, cueillette oculaire des tournesols, inspiration face aux iris et immersion dans les yeux abyssaux de Monsieur Vincent, cet amoureux de la campagne, ce laborieux, travailleur infatigable et tourmenté, si proche de la Terre et de son frère Théo.

Ensuite, le Stedelik Museum, pour faire le lien entre Van Gogh et aujourd’hui. Une bouffée de design, un flot de peinture, une overdose de sculptures abstraites, dans ce bâtiment à la forme de baignoire.

Une averse, un double rainbow psychédélique et une pause healthy food plus tard, nous voilà en selle vers la maison d’Anne Franck. Sur le chemin, un pneu de vélo expire, comme pour rappeler que cette ville n’est pas aussi lisse qu’on pourrait le penser et qu’elle regorge d’aspérités, de fêlures et de fêlés.

À ce moment, on inspire profondément avant de plonger au 236 Prinsengracht et là, le silence. Même les pas ne produisent plus aucun son. Le cri le plus assourdissant est celui des mots de la fille de 13 ans gravés dans les murs. Des paroles griffonnées dans le silence de l’Annexe qui ont rencontré un écho retentissant lorsqu’Otto, père et unique survivant, décida de ressusciter l’une de ses deux filles en publiant ce fameux Journal.

Et puis… la pluie.

Ciel en larmes pour masquer celles des visiteurs tabassés par les images et les mots de cette prisonnière adolescente. Ça ne part pas.

Pour finir, encore quelques tours de roues, quelques ponts, quelques kilomètres le long des canaux. Quelques tours et détours, pour finir au Oudezijds Voorburgwal 90, dans The Bulldog The First. Quitte à finir enfumés, autant commencer par le premier.

Skunk time and sweet dreams ahead. Ça part bien…

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